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Riadh Mnasri
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7 min de lecture

Bâle III/IV, expliqué à un développeur

Bâle III/IV, expliqué à un développeur

Dans l'article sur le risque de défaut, je distinguais la perte attendue, provisionnée à l'avance, de la perte inattendue, celle qui survient quand plusieurs emprunteurs font défaut en même temps. Bâle III, et son évolution souvent surnommée Bâle IV, sont la réponse réglementaire à cette deuxième catégorie : combien de capital une banque doit-elle garder en réserve pour que cette perte inattendue ne la mette pas elle-même en défaut ?

Le problème, en termes d'ingénierie#

C'est l'équivalent d'une norme de redondance imposée depuis l'extérieur plutôt que choisie par l'équipe qui exploite le système. Une banque pourrait, livrée à elle-même, décider de son propre niveau de marge de sécurité, exactement comme une équipe d'infrastructure pourrait choisir son propre nombre de réplicas ou sa propre marge de capacité. Bâle impose un plancher minimal, non négociable, parce que la défaillance d'une banque a un coût qui dépasse largement son propre bilan : c'est tout le système financier qui encaisse le choc, pas seulement l'établissement en difficulté.

RWA : pondérer le risque, pas juste additionner les expositions#

La première idée à comprendre, c'est que Bâle ne demande pas de capital proportionnel au total des actifs d'une banque, mais proportionnel à leur risque pondéré, les RWA (Risk-Weighted Assets). Un prêt à un État noté AAA et un prêt non garanti à une entreprise notée B ne pèsent pas le même poids dans le calcul, même à montant identique : le premier a un poids de risque proche de zéro, le second un poids nettement plus élevé.

Deux approches coexistent pour calculer ce poids :

ApprochePrincipeQui l'utilise
StandardiséePoids fixés par le régulateur, souvent à partir de la notation externe de l'emprunteurBanques de taille moyenne, ou établissements sans modèle interne validé
IRB (Internal Ratings-Based)La banque calcule elle-même le poids, à partir de son propre PD, LGD et EAD (voir l'article sur le risque de défaut)Grandes banques, avec des modèles internes validés par le régulateur

C'est exactement là que le lien avec l'article précédent devient concret : sous l'approche IRB, ce ne sont pas des poids forfaitaires qui déterminent le capital exigé, mais directement les trois paramètres, PD, LGD et EAD, que la banque a elle-même estimés et fait valider. Sur deux expositions identiques, le poids de risque change tout :

Exposition : 10 M€× poids ≈ 0 %(État AAA)RWA ≈ 0 €Exposition : 10 M€× poids = 100 %(B, non garanti)RWA = 10 M€Illustratif : la même exposition pèse différemment selon la qualité de crédit

CET1, Tier 1, Tier 2 : la qualité du capital compte autant que la quantité#

Tout le capital réglementaire ne se vaut pas. Bâle le classe en couches, de la plus capable d'absorber une perte immédiatement à la plus limitée :

CoucheCompositionCapacité d'absorption
CET1 (Common Equity Tier 1)Actions ordinaires, réservesLa plus élevée, absorbe les pertes en continu, pas seulement en cas de faillite
Tier 1 additionnelInstruments hybrides convertibles en actions sous conditionÉlevée, mais déclenchée seulement au franchissement d'un seuil
Tier 2Dette subordonnéeAbsorbe les pertes seulement en cas de liquidation
Tier 2Dette subordonnéeAbsorbe en liquidationAT1Hybrides convertiblesAbsorbe sous conditionCET1Actions ordinaires, réservesAbsorbe les pertes en continu

Trois piliers, en bref#

PilierCe qu'il couvre
Pilier 1Exigences minimales de capital, calculées à partir des RWA
Pilier 2Supervision individualisée, incluant les stress tests : une banque vulnérable sur un scénario donné doit détenir davantage que le minimum du Pilier 1
Pilier 3Discipline de marché : obligation de publier ses ratios et sa méthodologie, pour que le marché puisse lui-même exercer une pression

Bâle III vers Bâle IV : l'output floor, le vrai changement#

Ce qu'on appelle Bâle IV n'est pas un nouveau texte séparé de Bâle III, c'est sa finalisation, entrée en application progressive à partir de 2023 selon les juridictions. Le changement le plus concret concerne l'approche IRB : une banque qui calcule elle-même ses poids de risque avec ses modèles internes ne peut plus descendre sous 72,5 % du résultat qu'elle obtiendrait avec l'approche standardisée.

C'est un garde-fou qui a un équivalent direct en ingénierie : un modèle interne, c'est un moteur de risque propriétaire, ajusté finement sur les données de la banque. L'approche standardisée, c'est l'implémentation de référence que tout le monde doit au moins égaler. Sans plancher, rien n'empêche un modèle interne de s'optimiser progressivement vers des poids de risque toujours plus bas, pas parce que le risque réel a baissé, mais parce que le modèle a été affiné pour paraître moins risqué. L'output floor plafonne cet écart : le modèle interne reste autorisé, mais il ne peut plus s'éloigner indéfiniment de la référence commune.

Un exemple chiffré simplifié#

RWA totaux de la banque = 800 000 000 €
Capital CET1 détenu     =  64 000 000 €

Ratio CET1 = Capital CET1 / RWA
           = 64 000 000 / 800 000 000
           = 8 %

Exigence minimale Bâle III = 4,5 % (minimum) + 2,5 % (coussin de conservation)
                            = 7 %

Cette banque respecte l'exigence minimale, avec une marge d'environ un point de pourcentage. Cette marge n'est pas un luxe : un coussin contracyclique additionnel peut être activé par le régulateur en période de croissance excessive du crédit, ce qui relève encore le seuil exigé sans que la banque ait elle-même changé son profil de risque.

Pourquoi c'est un bon terrain pour un développeur curieux#

Ce qui rend Bâle intéressant au-delà de la réglementation elle-même, c'est qu'il force à faire cohabiter deux mondes qui se méfient naturellement l'un de l'autre : un modèle statistique optimisé pour être précis, et une norme externe conçue pour être robuste même quand le modèle se trompe. C'est exactement le même arbitrage qu'on retrouve en ingénierie entre un système optimisé pour le cas moyen et les garde-fous qui protègent contre le cas où l'optimisation elle-même devient le problème.